Réflexions d'un Frère Niçois après les attentats du 14 Juillet 2016

Les Francs Maçons que nous sommes, ne peuvent en ce jour, comme nous le faisons pour un Frère qui a rejoint l’Orient éternel, prononcer ces mots symboliques : « Gémissons, Gémissons ; Gémissons ! Espérons » ! 


Il ne s’agit pas ici d’une tenue funèbre. Il s’agit, dans le désordre des ténèbres qui viennent de s’abattre sur la ville de Nice, non pas de nous réunir pour gémir sur ce drame ni même d’espérer des jours meilleurs, il s’agit d’abord de nous réunir pour méditer dans le silence, de former symboliquement et spirituellement une chaîne d’union avec toutes celles et tous ceux dont la vie fut fauchée, ainsi qu’avec tous nos frères humains que cet attentat a mis dans la détresse physique et morale. 


Si nous sommes réunis, mes SS.°. et mes FF.°., en cette tenue exceptionnelle, car elle est une exception au sens propre, essayons de faire que celle-ci soit exceptionnelle, par le contenu même que nous lui donnerons. Car nous sommes réunis comme seuls, les femmes et les hommes de raison que nous sommes peuvent le faire, et qui veulent vivre ce temps sacralisé au cours d’une tenue rituellement conduite. Nous sommes dans notre Temple Maçonnique calmes, mesurés, déterminés, sachant sublimer nos émotions et promouvoir la force d’une pensée dégagée des préjugés et stéréotypes, ce que symboliquement nous appelons nos métaux, pour agir à la fois rationnellement et avec le cœur. 


A chaque attentat, le Temple universel que nous nous sommes engagés à construire en tant que Francs Maçons, tremble sur ses fondations. Le monde profane, et plus particulièrement le monde politique divise et accuse ajoutant de la confusion dans les esprits. 


Au lieu d’éclairer, de chercher ensemble à résoudre rationnellement une équation à de multiples inconnues, car la raison, mes SS.°. et mes FF.°., n’est pas partisane, elle n’est ni de droite, ni de gauche, ni d’extrême droite ni d’extrême gauche, au lieu de chercher à comprendre l’imprévisible, une majorité d’élus ou de partisans des différents partis s’appuient sur des prémisses idéologiques jetant sur la réalité présente un filet de mots, toujours les mêmes, et ramenant ainsi de la réalité toujours les mêmes choses alors que la réalité est toujours changeante voire imprévisible. 


Et c’est le jeu du « moi je », c’est le jeu du « bouc émissaire » et ce qu’ils disent de la situation présente est le pré-texte que j’écris en deux syllabes, c'est-à-dire le texte qui précède celui des prochaines élections. Car c’est de cela qu’il s’agit et l’attentat n’est que le prétexte écrit en un seul mot. Ce n’est pas la raison qui parle, ce n’est même pas le cœur, c’est l’émotion la plus élémentaire et la pensée qui lui est afférente est du même niveau, c'est-à-dire élémentaire à savoir inférieure à ce que l’on pouvait attendre d’eux. Ce n’est pas une erreur, c’est une faute de leur part. 


J’ai vu et entendu au cours de la minute du silence sur la promenade des anglais se manifester ouvertement le grondement du populisme. Une partie des présents, pas la majorité a sifflé et hué les élus. Est-ce qu’on ne sait plus demeurer recueilli dans le silence même une minute ? Faut-il frapper dans les mains, faut-il couvrir le silence par du bruit, du mouvement ? Je l’avoue je me suis exprimé là où j’étais, manifestant que nous étions là, ni pour ni contre les élus mais pour nous recueillir collectivement par une vraie minute de silence. J’ai même côtoyé et discuté avec un homme qui criait à qui voulait l’entendre qu’il allait faire une pétition pour traduire le ministre de l’intérieur devant un tribunal d’exception. Oui mes SS.°. et mes FF.°., cela est vrai. Le populisme est là. 


Le monde profane, celui dans lequel nous nous baignons à chaque heure de la journée, le monde profane mes SS.°. et mes FF.°., à l’instant qui suivit la manifestation de ce drame se manifesta en ayatollah accusateur. Il importe de ne pas entrer dans ce jeu de la politique politicienne. Il importe qu’au dehors nous l’exprimions. Il importe qu’on extériorise un autre discours. Il serait lâche que la Franc Maçonnerie au plus haut niveau se taise et n’ouvre pas la voie, (V.O.I.E) et n’élève pas sa voix (V.O.I.X). 


Plus que jamais, mes SS.°. et mes FF.°., il nous faut être le centre de l’union. Il nous faut le redevenir dans la dimension du Politique, je n’ai pas dit de la politique mais du Politique. Il nous faudrait retrouver cet élan patriotique de la Franc Maçonnerie de la troisième République, dont la pensée irrigua tant de grandes lois comme celle de 1901, celle de 1905. 


Je pense mes SS.°. et mes FF.°., que la France a besoin de nous, elle a besoin de la pensée fraternelle des initiés. Et je reprends à dessein ce mot « d’initiés » dont on a presque oublié le sens : nous sommes initiés à penser autrement à sortir de la dualité en recherchant la troisième voie. L’aurions-nous oublié ? 


Nous sommes réunis comme des femmes et hommes de raison aptes à chercher, à trouver et à projeter la lumière dans les ténèbres qui à 22 heures trente, ce 14 juillet 2016, ont envahi soudainement la manifestation du vivre ensemble que constitue la participation à la fête nationale pour tout un peuple et ce peuple n’était pas que français, il n’était pas que niçois de souche, il avait toute la diversité des origines comme des nationalités, et il n’y avait pas que des adultes comme au Bataclan, il y avait des enfants et même une dizaine d’enfants en situation de handicap avec leurs parents qui avaient voulu leur montrer le feu d’artifices et qui déjà marqués par la vie dans leur chair et leur esprit ont été terrifiés, horrifiés. 


Il y eut aussi des héros inconnus, des femmes et des hommes qui ont dépassé leur peur, qui ont consolé et pris la main des mourants. Toute la palette des comportements aurait pu être observée mais surtout la fraternité en action. Cette troisième valeur inscrite au fronton des édifices publics de la France est vivante dans les cœurs. C’est de cela aussi qu’il faut parler. En France on ne fait que dénigrer ce qui se fait. Il nous appartient d’honorer la fraternité qui s’est ainsi manifestée… 


Nous sommes, mes SS.°. et mes FF.°., des éveilleurs de l’esprit, cet esprit qui doit présider à la construction du Temple qu’est pour nous la Ville de NICE, qu’est notre Pays, qu’est l’Europe, qui sont les pierres qui symboliquement constituent le Temple de l’Univers, à la construction duquel nous nous sommes engagés. Et si nous sommes présents aujourd’hui c’est que nous ressentons au plus profond de notre être le besoin de nous unir pour mettre des mots porteurs d’un sens qui éclaire ce que nous venons de vivre et non des mots qui ajoutent des ténèbres à celle de l’horreur comme certains responsables politiques le répandent sur les ondes. 


« Mal nommer les choses, écrivit Albert Camus, c’est ajouter au malheur du monde », et je pense, mes SS.°. et mes FF.°., que notre but premier devrait être d’enseigner à mieux nommer les choses pour que nos responsables politiques puissent mieux penser et donc agir sans avoir à ajouter au malheur du monde. 


Nous sommes, mes SS.°. et mes FF.°., symboliquement les derniers veilleurs aux portes de l’esprit du Mal qui insidieusement pénètre dans la pensée de certains français. Le terrorisme est protéiforme, il ne vient plus directement de l’étranger, il est là, près de nous, il n’a même plus besoin d’être commandité. Il vient de l’intérieur… Il s’auto-génère à partir d’influences qui passent par internet ou d’autres voies plus subtiles. Comme il est un contre-espionnage qui lutte contre l’espionnage, il nous faudrait penser à une contre influence pour lutter contre cette influence délétère qui pénètre les esprits. C’est dans les esprits que cela se joue. Quand l’esprit est atteint c’est déjà trop tard. Il est grand temps d’agir en amont et au plus vite. On ne guérit pas d’une telle maladie il faut prévenir sa possible manifestation. Et là tous les français sont directement concernés, chaque famille, chacun d’entre nous. Mes SS.°. et mes FF.°., nous devons nous engager et faire que la France s’engage à combattre toutes ces formes d’oppression idéologique, morale et psychique et que soient valorisées les formes du vivre ensemble. C’est sur ce terrain que se joue l’essence même de cette guerre. Gagner sur le plan spirituel c’est gagner tout court. 


Mes SS.°. et mes FF.°.,je voudrais clore cette planche dont le contenu me fut demandé ce dimanche un peu avant midi par un extrait du poème « Vents » de Saint John Perse : 


« … Mais c’est de l’homme qu’il s’agit ! Et de l’homme lui-même quand donc sera-t-il question ? — Quelqu’un au monde élèvera-t-il la voix ? 


       Car c’est de l’homme qu’il s’agit, dans sa présence humaine ; et d’un agrandissement de l’œil aux plus hautes mers intérieures. 


       Se hâter ! Témoignage pour l’homme ! »