Le grand maître du Grand Orient : "La République est en danger"
JDD - 25 octobre 2015

INTERVIEW - Énarque et normalien, chef d'entreprise, Daniel Keller, 56 ans, a été réélu en août grand maître du Grand Orient de France, pour la troisième et dernière fois. Le président de la première obédience maçonnique s’inquiète : "Nous sommes en train de dérouler le tapis rouge au FN."

Comment avez-vous vécu l'annulation surprise de l'émission Des paroles et des actes dont Marine Le Pen devait être l'invitée?
C'est un exemple de plus de la panique médiatique dans laquelle on vit. Je crains que Marine Le Pen ne gagne encore des points après ce pugilat qui n'honore pas la République. Cet épisode aurait dû à mon avis rester un non-événement. La majorité des Français se fiche, en effet, de savoir si Marine Le Pen est venue ou pas à une émission de télé. Je suis consterné de voir que, finalement, le débat public se focalise sur les faux problèmes. Continuons comme ça et, dans la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, elle ne va pas faire 46% mais 60%. Il y a une course à l'abîme face à laquelle un sursaut collectif est nécessaire. On est en train de dérouler le tapis rouge au Front national. Ce qui paraissait impossible devient chaque jour un peu plus vraisemblable s'agissant de la présidentielle de 2017.

Faites-vous une différence entre le FN du père et celui de la fille?
Non. Le Front national est l'expression d'un bloc qui, finalement, n'a jamais admis la Révolution française, n'a jamais admis la République et dont les racines philosophiques, intellectuelles et politiques sont authentiquement réactionnaires. C'est un courant politique qui a toujours existé dans notre pays depuis 1789. Il a connu des périodes de basses eaux et des périodes de hautes eaux. On est, aujourd'hui, plutôt dans les hautes eaux. La République s'est justement construite contre cette vision réactionnaire de la société. La République reste un combat. Ce n'est pas un régime acquis définitivement. Si tout le monde baisse les bras, je le dis : la République est en danger.
"Pour les régionales, le désistement républicain est le minimum à faire"

Mais Marine Le Pen se dit elle-même "républicaine"…
Bien entendu! La différence entre les années 1930 et aujourd'hui, c'est que les ennemis de la République étaient à l'époque clairement identifiés. Aujourd'hui, tout le monde est officiellement républicain. Mais la République, c'est d'abord une éthique. On ne peut pas qualifier de républicain un parti dont les ressorts politiques sont la désignation de boucs émissaires, la tentation populiste et la dénonciation de la classe politique dans sa globalité sur le thème du "tous pourris!". Ces ressorts qui sont au fondement du Front national sont aux antipodes de l'éthique républicaine.

Si la menace d'une victoire frontiste – comme le laissent entendre les sondages – se précise en Nord-Pas-de-Calais Picardie, en Paca, voire ailleurs, souhaitez-vous que la liste de droite ou de gauche la moins bien placée se retire au profit de l'autre?
Le Grand Orient de France, dans son histoire, a toujours mis en garde contre la progression du FN, et notre position n'a pas varié. Ce qui est inquiétant aujourd'hui, c'est de constater l'état de profonde division des partis de gouvernement, que ce soit les écologistes, le PS ou la droite républicaine. Cela rappelle la période de l'entre-deux-guerres, ce moment où les partis démocrates n'ont pas su s'entendre et ont ouvert la voie aux ennemis de la démocratie. En ce qui concerne les élections à venir, le désistement républicain est, selon moi, le minimum à faire. Il faut à tout prix éviter des triangulaires au second tour des régionales.

Certains craignent que cela alimente le discours anti-"UMPS" du FN…
Les électeurs ne sont pas des sots. Ils peuvent comprendre qu'il y a une urgence, un sursaut nécessaire. Et puis, le désistement, ce n'est pas une magouille. C'est accepter de sacrifier ses propres couleurs pour l'intérêt général. Il y a des moments dans la vie politique où c'est nécessaire.
"On ne peut exclure que la France soit à la veille d'une explosion sociale"

Quelles sont, à vos yeux, les causes de cette percée du FN?
Ce qui est très préoccupant, c'est la situation de désespoir dans laquelle se trouve une grande partie de la population française. Le désespoir fait le lit du malheur. Nous sommes entrés il y a quarante ans dans un cycle dévastateur. Il y a eu les Trente Glorieuses, et au début des années 1970, nous sommes entrés, sans le savoir, dans les "Quarante Malheureuses". Le président Pompidou disait qu'au-delà de 500.000 chômeurs la société exploserait. Ils sont 5,5 millions aujourd'hui, toutes catégories confondues. Nous faisons face à la fois à l'ouverture des économies, à l'obsolescence des États, à la déconstruction des politiques publiques et à un chômage de masse, devenu structurel. On paie quarante ans d'errements politiques. Il ne s'agit pas de dire que tel ou tel gouvernement est responsable. Les hommes politiques qui se sont succédé ont tous, malgré eux, préparé cette bombe à retardement que nous devons affronter aujourd'hui.

Les Français disent ne plus avoir confiance dans leurs élus…
Ils ont effectivement le sentiment qu'ils essaient la droite ou la gauche, que cela ne donne pas de résultats, d'où ce boulevard dans lequel s'engouffrent les extrêmes des deux camps. La République, c'est la capacité des citoyens à se rassembler dans une culture du compromis et de la décision raisonnable. Si cela se termine par des émeutes dans la rue et dans le chaos, j'insiste, la République est en danger. Or, on ne peut pas exclure que la France soit à la veille d'une explosion sociale. Fermer les yeux ne servirait à rien. L'Histoire ne se répète pas mais prenons garde : il y a aujourd'hui un peu des années 1930, un peu du boulangisme, une part aussi du climat social qui prévalait au XIXe siècle. Inquiétantes références.
"Le rôle des maçons, c'est d'être les pédagogues de la République"

Quel rôle les francs-maçons entendent-ils jouer dans ce climat de crise?
Au Grand Orient de France, nous sommes une association de plus de 50.000 membres. Il doit y avoir, toutes obédiences confondues, 150.000 à 170.000 maçons en France, qui partagent les mêmes valeurs. Ce qui est important, c'est qu'ils se mobilisent sur le terrain. J'aurai moi-même l'occasion d'aller dans le nord de la France d'ici au mois de décembre pour y faire des conférences publiques, pour faire ce travail de pédagogie, de hussard noir de la République, dont nous avons tant besoin. Aujourd'hui, la France souffre d'un tissu social déchiré et il faut le recoudre, réapprendre aux gens à se parler, retisser du lien. Le rôle des maçons c'est d'être les pédagogues de la République, et de rappeler que la République, ce n'est pas le populisme.

Les migrants, est-ce une chance pour l’Europe ou un danger?
C’est une chance, évidemment. L’histoire de notre pays s’est faite à travers des flux migratoires. Ce qui fait la République, c’est la capacité à intégrer des populations nouvelles. Il ne faut pas avoir peur du mot intégration, même si l’intégration suppose de construire les politiques publiques qui vont avec. Quand des milliers de gens en détresse arrivent dans votre pays, il faut un minimum d’organisation pour les accueillir et faire en sorte que, quand on fera le point dans quelques années, ils ne fassent plus parler d’eux, parce qu’ils auront appris à parler français, que leurs enfants seront scolarisés, qu’ils auront trouvé un emploi, un logement… Je ne dis pas que la France doit accueillir tous les réfugiés du monde mais les chiffres dont on parle aujourd’hui n’ont rien d’insurmontables quand on se souvient des rapatriés d’Algérie ou des Espagnols qui ont fui le franquisme.

Il semble pourtant y avoir une réaction épidermique des Français face à l’arrivée de ces réfugiés…
Oui, parce que nous sommes dans une société fragilisée par les "Quarante Malheureuses". Aujourd’hui la France a besoin d’un New deal. Elle attend une nouvelle espérance pour se ressaisir, repartir de l’avant et croire à nouveau en l’avenir. Mais sortir de l’Europe, dresser des murs aux frontières et, comme on l’entend, chasser les étrangers, ce n’est pas un avenir. L’avenir de la France, ce n’est pas de transformer le pays en prison ou en forteresse.
"La laïcité a une dimension émancipatrice. Elle permet aux individus de conquérir leur liberté"

La laïcité, dont vous êtes d’ardents défenseurs, est-elle menacée?
Les religions font un retour en force, et pas seulement l’islam, parce qu’il y a une quête de sens. Face à cela, le risque aujourd’hui, c’est de mettre la laïcité au service du dialogue interconfessionnel. Or la laïcité, ce n’est pas un œcuménisme. C’est une organisation de la République dans laquelle on sépare ce qui relève de l’intérêt général des religions, des puissances dogmatiques. C’est une société dans laquelle les citoyens se rassemblent pour décider des lois qu’ils veulent se donner, sans aucune onction divine. La laïcité a une dimension émancipatrice. Elle permet aux individus de conquérir leur liberté. Je constate que ce message-là a été perdu de vue et c’est très inquiétant. On ne cesse de parler de la laïcité comme quelque chose de liberticide, alors qu’au contraire c’est libérateur. Je rappelle que le combat pour la loi de 1905 a été un combat musclé. D’ailleurs, je ne suis pas convaincu qu’aujourd’hui on voterait cette loi. On a oublié que la laïcité a été un combat, et qu’elle reste aujourd’hui un combat.

Formulez-vous un vœu pour la prochaine campagne présidentielle?
Le Grand Orient de France, lorsqu’il y a une élection présidentielle, reste impartial. Nous ne sommes pas un parti politique, et je respecte la diversité des opinions politiques de nos 51.000 membres. Notre devoir, c’est d’aller parler de la République aux gens, avec le langage de tous les jours et en essayant d’écouter, en disant quand on n’est pas d’accord et pourquoi. Je crois profondément à la puissance de conviction de la raison. Je serai donc sur le terrain. En tant que grand maître, il est important que je sois aux côtés des francs-maçons qui s’y trouvent déjà, notamment dans le mouvement associatif et qui, comme moi, sont très inquiets de la situation politique.

Dominique de Montvalon et Christine Ollivier - Le Journal du Dimanche

dimanche 25 octobre 2015

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